Et si on misait un peu plus sur les initiatives privées pour faire évoluer l’éducation et l’orientation ?


Orientation épanouie / lundi, décembre 3rd, 2018

– Temps de lecture : 9 minutes –   

Il y a encore quelques mois, si vous m’aviez dit que j’assisterais à une conférence organisée par des entrepreneurs traitant de la « Révolution de l’éducation et de la formation », je ne vous aurais certainement pas crus.

Comme j’aime à le dire, on ne mélange pas torchons et serviettes. Non pas qu’il s’agisse de considérations ménagères… Mais dès lors que l’on parle d’éducation, la simple évocation de l’expression « initiative privée » réveillait en moi suspicion et méfiance.

Que pourrait donc apporter le privé à l’éducation ? S’agit-il simplement de détricoter tous les acquis de l’école à la française pour transformer nos jeunes en chair à canon capitalistique au service du marché de l’emploi ?

Cette 11ème conférence annuelle des entrepreneurs m’a permis de faire le point sur plusieurs sujets. Et d’ouvrir ma réflexion.

Tous entrepreneurs de nos vies.

Syndrome de l’imposteur oblige, comme je vous le livrais dans ma présentation sur ce blog, de Sciences po, au ministère de la Défense, en passant par un cabinet de conseil, je me suis rarement sentie à ma place (d’où peut-être mon attachement à m’asseoir à la même chaise tous les jours en open space placement libre). Bref.

Conviée à cette fameuse conférence organisée par Citizen entrepreneurs et 100000 entrepreneurs, je n’en menais pas plus large que d’habitude. Pas d’autre choix que d’appeler les organisateurs avant de me présenter au Ministère de l’Economie des Finances. Réponse déculpabilisante de mon interlocutrice : « Si vous vous sentez entrepreneuse de votre vie, alors vous êtes la bienvenue madame ». Ah ça oui ! Chouette, un entrepreneur n’est pas seulement un super-héros en sneakers qui vient de faire une levée de fonds à plus de 6 zéros.

D’ailleurs, depuis que je mène ma petite enquête pour Graines d’orienté sur les ressorts d’une orientation épanouie et réussie, je suis frappée par le nombre d’initiatives privées (associatives ou lucratives) qui sont autant de belles dynamiques pour le futur de l’éducation.

« Les entrepreneurs ne viennent pas polluer l’éducation mais construire avec l’éducation »

Car les oppositions sont faites pour être dépassées. C’est ce qu’a suggéré Grégoire Sentilhes (président de Citizen entrepreneurs) en parlant d’un « monde d’architecture ouverte » ou Philippe Hayat (président-fondateur de 100000 entrepreneurs) en présentant le rôle des entrepreneurs comme celui de « passeurs de connaissance ». Créer des ponts et des passerelles, tel est l’enjeu.

Philippe Hayat a d’ailleurs conclu : « Les entrepreneurs ne viennent pas polluer l’éducation mais construire avec l’éducation. Nous ne sommes pas là pour remplacer l’acquisition des savoirs fondamentaux, nous sommes là pour les compléter avec une idée opérationnelle de l’évolution du monde ».

Et figurez-vous que j’y crois profondément à cette synergie. Pourquoi ? Parce qu’elle permet de mettre en mouvement le triptyque essentiel à l’orientation :

i/ ce dont le monde qui m’entoure a besoin ;

ii/ les compétences pour lesquelles je pourrais être payé et

iii/ moi.

#ikigaï.

Comment préparer les jeunes à des métiers qui n’existent pas encore ?

Moi. L’entreprise n’est pas uniquement capitalistique donc. Isabelle Séchaud, directrice de la formation à l’Institut Supérieur Marie Montessori, parlait très justement dans son intervention « d’entreprise humaine ». Qui mieux que Montessori pour nous rappeler que la finalité de l’orientation dépasse la simple employabilité ?

Combiner le développement de la personne et, simultanément, celle des apprentissages est un enjeu clé. Pas seulement parce que le développement personnel et les pédagogies alternatives ont le vent en poupe.

Le monde change très vite. 2 jeunes sur 3 exerceront un métier qui n’existe pas aujourd’hui. On le répète, la connaissance des fondamentaux reste cruciale, comme souligné par Xavier Delattre. Sous peine d’être largué…

Mais il n’est pas pour autant raisonnable d’assister à la momification de l’école sans penser l’adéquation entre formation, orientation et employabilité/résilience pour nos jeunes.

Cela passe également par deux sujets qui me tiennent à coeur, tel que vous aurez pu le découvrir dans mes précédents articles (et notamment, « Apprendre à apprendre« ). D’une part, le culte de la culture du diplôme doit vraiment être questionné (souvenir de ministère où l’on décline encore avec fierté ce trophée à 50 ans). D’autre part, il faut penser formation et orientation « agiles ». Bon, le terme à de quoi agacer un tout petit peu tant il est utilisé en entreprise actuellement. Oui, oui, à l’instar du mode « Power rangers », il existerait un mode « agile » qui ferait de n’importe quelle entreprise un modèle d’efficacité et de rentabilité. Mais ne retenons que l’image, qui est celle de pouvoir sauter de liane et liane dans la jungle de l’orientation (et de la réorientation bien souvent !) En s’y accrochant fermement par temps difficile.

Sans confiance en soi, pas d’orientation réussie.

Et l’agilité ne requiert pas seulement une excellente coordination motrice… elle demande surtout une bonne dose de confiance. Sans elle, pas d’estime de soi, et encore moins d’indépendance dans ses choix d’orientation. Or, la marge de progression dans les milieux éducatifs et familiaux (ce qui revient à questionner la société, vous me direz) est réelle.

Le témoignage de Jonathan Anguelov était de ce point de vue assez saisissant. Présenté comme un profil atypique, il peut avoir la fierté d’avoir été le premier élève de l’ESCP (Ecole supérieure de commerce de Paris) issu d’un bac professionnel. Et, au-delà, d’avoir transformé une éducation subie en orientation choisie, à force de travail. L’histoire est belle. Mais le co-fondateur d’Aircall n’a pas hésité à parler de déception en lien avec la conception de l’orientation en France. « On ne nous valorise pas, on nous met dans cases ».

J’attendais donc avec impatience les mots du recteur de l’académie de Paris, Gilles Pécout. La problématique de la confiance chez les jeunes n’a pas été éludée, comme on a pu l’entendre. Le recteur parlait ainsi d’un « système [scolaire] qui donne l’impression qu’on a mal fait ou que l’on a pas fait ce que l’on aurait pu faire ». Je vous rassure, question évoquée certes, mais non élucidée.

Car le recteur de l’académie de Paris en a ensuite appelé à recentrer le débat sur le décrochage scolaire. A raison : selon les chiffres de 2016 de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique), la part des jeunes sans emploi et sortis prématurément du système éducatif est de 16,6 % en France. Ouch, on est loin de la bagatelle. C’est sur ce constat qui nous ramène de plein fouet dans la réalité de l’éducation et de l’orientation à la française que je souhaitais terminer ce billet.

Pour une intelligence collective au service de l’école et de l’orientation.

Nulle volonté mienne de vouloir vous plomber le moral. Simplement l’exigence de dépeindre le tableau au plus proche de ce qui est, et de ce qui pourrait être :

  • Non, la révolution de l’éducation, de la formation et de l’orientation n’a pas encore eu lieu grâce aux initiatives privées. Le titre de la conférence était de ce point de vue peut-être un peu ambitieux. Ce qui n’a pas empêché une véritable richesse des regards et des expériences croisés.
  • Il faut avoir l’exigence de comprendre le monde d’aujourd’hui, et nos jeunes graines d’orienté. Les compétences d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui et de demain. Les rêves d’antan de nos jeunes ne sont plus ceux d’aujourd’hui et de demain (comme en témoigne leur engouement pour l’entrepreneuriat).
  • Car, en effet, le monde, et nos jeunes graines d’orienté, évoluent très vite. Ces initiatives privées sont autant de « boosters », de compléments, de perspectives de synergies au service de l’école et de l’économie de la connaissance. En s’y penchant de plus près, et l’occasion était parfaite, on note avec plaisir les multiples volontés de faire progresser le système. Et c’est de là que je retire ma dose d’optimisme quotidienne : nous sommes en plein dans l’intelligence collective !
  • Les difficultés restent nombreuses, et parfois inquiétantes. Nous avons parlé du décrochage scolaire. Ont également été mentionnées les conditions de travail dégradées des enseignants, ainsi que les problématiques de moyen et de formation. Le climat n’est pas franchement à la confiance, notamment auprès des principaux acteurs du terrain.
  • Mais la défiance reste le pire poison. Et cela vaut dans les deux sens. Comme le soulignait le recteur de Paris, la confiance que peuvent témoigner les acteurs privés (j’emploie ce terme un peu rapidement mais vous en saisissez toutes les nuances) en l’école est fondamentale. Tout comme celle que les personnels éducatifs pourraient démontrer dans la possibilité de créer des ponts entre éducation et « entrepreneurs », dans son acceptation large.

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