Nesrine Slaoui, la richesse des transfuges de classe


Orientation épanouie / mercredi, août 7th, 2019

L’invitée de ce 22ème épisode du podcast est la journaliste Nesrine Slaoui. Quelle fierté de vous présenter le parcours de cette jeune femme qui rayonne de détermination et de conviction ! Nesrine est issue d’un milieu populaire, rural et immigré. Petite, elle rêvait d’intégrer Sciences Po et de devenir journaliste. Et, comme vous le découvrirez au cours de l’interview, c’est avec ténacité qu’elle atteindra finalement cet objectif. La prise de parole de Nesrine est importante. Les mots de Nesrine disent beaucoup des maux dont souffre encore la société française.

Ensemble, nous avons abordé des notions aussi cruciales que l’ascension sociale, le sentiment de l’imposteur, la culture générale, l’accessibilité des grandes écoles. Le cheminement de Nesrine donne de l’espoir à celles et ceux issus de milieux populaires, qu’il s’agisse de la banlieue, de la périphérie ou encore de la campagne, et qui ont envie de réussir. Et pas seulement. Son discours touche à toutes les formes de diversité, et en valorise la richesse.

Vous pouvez retrouver cet épisode sur toutes vos plateformes d’écoute préférées, et notamment sur Apple Podcast 🎧👇https://podcasts.apple.com/fr/podcast/22-nesrine-slaoui-la-richesse-des-transfuges-de-classe/id1449000386?i=1000450149719

En préambule, je vous propose quelques extraits de ce nouvel enregistrement de Graines d’orienté ci-dessous.

Sciences Po comme rêve de petite fille

Être issue d’un milieu populaire et intégrer Sciences Po, il ne s’agit pas d’une évidence. Mes premières questions à Nesrine sont donc celles de la naissance d’un tel projet. À l’origine, c’est son papa, qui en regardant un reportage sur France 3, l’encourage à intégrer cette grande école. En effet, il y voit une élève d’origine marocaine. Et cela tombe bien, car Nesrine éprouve une véritable fascination pour le journalisme. Elle participe à l’époque au journal du collège. Intégrer un Institut d’Études Politiques est donc un bon moyen de satisfaire son désir et celui de son père. La réaction de ses professeurs se traduit à l’époque par beaucoup de « tu ne vas pas y arriver ». Nesrine est certes une élève un peu dissipée, qui s’ennuie en classe. Mais, contrairement à ce que le corps enseignant pouvait penser, cela traduisait surtout un besoin de faire des longues études pour être stimulée. Au final, la motivation de Nesrine à réussir le fameux concours d’entrée ne s’en trouve que renforcée.

Les transfuges de classe, ou l’ambivalence de l’ascension sociale

Là où je trouve le discours de Nesrine encore plus riche, c’est qu’elle met en avant les milieux populaires dans toute leur richesse. Il peut s’agir de la banlieue, mais pas uniquement. La ruralité et toutes les formes de périphéries en font également parties. Autant de profils de transfuges de classe que Nesrine raconte au travers de son propre parcours. Et son ascension sociale ne s’est pas faite sans ruptures. Au fur et à mesure que Nesrine côtoie des milieux plus aisés et cultivés en prépa ou à Sciences Po, elle va évoluer. Gommer son accent du sud, modifier la manière dont elle s’habille, prendre conscience que son alimentation est symptomatique du milieu dont elle est issue.

Pour autant, il n’a jamais été question de renier son enfance ou de mépriser son origine sociale. Nesrine a réalisé un important travail d’introspection pour rester fidèle à elle-même. Dès lors, elle décide d’intégrer Sciences Po avec ce qui constitue sa singularité. Elle y entre avec son origine immigrée, son bilinguisme français/arabe si peu reconnu ainsi qu’avec sa passion pour la culture rap. Mais le tiraillement entre ces deux mondes est bel et bien présent. D’ailleurs Bourdieu l’a aidée à mettre des mots sur ce qu’elle vivait, sur les raisons pour lesquelles « elle n’allait pas au théâtre et ne prenait pas de taxi ». C’est grâce à une professeure de SES particulièrement bienveillante qu’elle comprend qu’elle est un transfuge de classe, et que c’est une richesse de savoir jongler avec les codes de milieux aussi différents.

Pour une ouverture de la culture générale

Sciences Po ne serait pas Sciences Po sans la place prépondérante qui y est accordée à la culture générale. Mais qu’est-ce que la culture générale exactement ? Ce corpus de références canoniques dont tout bon gentilhomme devrait être doté ? Humanités, sciences, loisirs adoubés par la bienséance en seraient dès lors les piliers constitutifs. Or, et je n’écris rien de très nouveaux par ces lignes, on sait parfaitement que ce bagage aussi flou que difficile à acquérir, si l’on n’est pas né avec, est particulièrement discriminant.

Nesrine me dit ainsi que lorsqu’elle a été confrontée pour la première fois à cette notion, elle s’est alors dit « Qu’est-ce qui pourrait être aussi immense que je n’aurais pas ? ». À l’instar de l’épisode avec Alexandre Pachulski, Nesrine et moi prônons l’enrichissement et l’ouverture de la culture générale à la française. Mélangeons la culture populaire et plus classique, à l’instar de Nesrine qui affectionne les références à Kery James, ce grand monsieur du rap français.

Quelle accessibilité pour les grandes écoles ?

Je ne peux pas nier que des efforts ont été entrepris pour rendre Sciences Po et d’autres grandes écoles plus accessibles. Mais bien des obstacles résident encore sur le chemin des candidats qui ne sont pas issus de milieux aisés. La préparation du concours. La différence de niveaux entre les lycées. Ainsi, comme le note Nesrine à juste titre, pour les élèves de lycées prestigieux « Sciences Po c’est le bac ». Le passage d’oraux devant des jurys impressionnants, et dans un établissement écrasant de prestige. Nesrine cite Jamel Debbouze : « Je n’ai pas compris que j’étais pauvre quand j’étais enfant. J’ai compris que j’étais pauvre en découvrant le 6ème arrondissement ». Intégrer une grande école, faire sien ses rites, en maîtriser les usages… Il n’est pas étonnant que la mixité sociale soit encore très faible dans de tels établissements.

Interroger la représentativité de notre société

Le parcours de Nesrine a récemment été mis en avant dans une vidéo du media Brut. Un chiffre saisissant y est mis en avant : seulement 4% des personnes diplômées d’un bac+5 sont enfants d’ouvriers non qualifiés. C’est le cas de Nesrine, dont la maman est femme de ménage et le papa ouvrier. La jeune femme y présente avec beaucoup de pudeur les sacrifices que sa scolarité a représenté pour ses parents. Une parole nécessaire pour rappeler quelques fondamentaux. Notamment, que la majorité des personnes issues de l’immigrations ont avant tout des parents qui travaillent. La vidéo rencontre un franc succès.

Personnes handicapées ou issues de milieux plus aisés, Nesrine s’étonne de la diversité des demandes de contact qui ont suivi. Au final, son discours fédère. Se sentir à se place est une question qui touche largement. « Nos récits s’imbriquent, il y a des personnes discriminées qui se sont reconnues dans mon discours… on est beaucoup à ne pas se sentir à notre place ». Mais finalement, Nesrine se sent-elle à sa place aujourd’hui ? « Je me sens à ma place quand je dérange » me répond-elle malicieusement.

J’espère que ces quelques morceaux choisis vous auront plu et engagés à écouter l’épisode de podcast avec Nesrine. N’hésitez pas à me partager vos retours en me contactant via le blog ou Instragram !

À bientôt,

Juliette

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