Ramïn Farhangi, « S’accorder le temps de l’introspection pour savoir qui l’on est ».


Orientation épanouie / jeudi, janvier 10th, 2019

Une école où les enfants font ce qu’ils veulent. C’est la petite phrase que celles et ceux qui connaissent l’Ecole dynamique ont déjà dû entendre. Il est évident que le concept, qui repose sur une responsabilisation des enfants dès l’âge de cinq ou six ans ainsi que sur la liberté fondamentale de chaque individu de disposer de son temps comme il ou elle le souhaite, ne peut pas laisser indifférent. Il questionne : « Qui se cache donc derrière l’Ecole dynamique (et les Ecoles démocratiques plus largement) » ? Il inquiète : « Mais qu’apprend-on donc ? Les fondamentaux sont-ils maitrisés ? » Il donne le vertige : « Ciel, des enfants livrés à eux-mêmes à longueur de journée, c’est une école de la fainéantise ». Enfin, il interpelle : « C’est une école réservée aux privilégiés, un concept de niche ». 

Il me semble donc que c’est ici le bon moment pour poser quelques bases. Cet article n’a pas vocation à repenser le système éducatif (tâche un peu trop ambitieuse pour mes frêles épaules), à véhiculer une image positive ou négative de l’Ecole dynamique ou à en questionner les pratiques. Libre à chacun de se forger sa propre opinion. Car, à en croire mon expérience post fêtes de fin d’année, ce débat peut échauffer rapidement les esprits, que ce soit en famille ou entre amis (pas autant que celui sur les gilets jaunes, je vous rassure). Mon modeste objectif est simplement de vous faire partager en quoi la rencontre avec Ramïn, puis la lecture de son livre intitulé « Pourquoi j’ai crée une école où les enfants font ce qu’ils veulent », ont fait évoluer mes perceptions sur nombre de sujets en lien avec l’orientation épanouie. 

De l’Ecole centrale à l’Ecole dynamique, repenser le cadre de sa vie

Ramïn Farhangi est diplômé de l’Ecole centrale Paris et de Cornell University. Dans mes précédents billets, je me suis déjà plainte de l’étiquetage par les diplômes en France. J’ai toujours trouvé très surprenant quand, en ministère, des personnes de plus de 40 ans continuaient à faire valoir l’école dans laquelle ils ou elles avaient poursuivi leurs études supérieures. Encore plus étonnée quand je constatais que cela pouvait même être l’objet de rivalités, sur fond de querelles de chapelles. Alors, pourquoi vous présenter Ramïn Farhangi par ses diplômes en premier lieu ? Car, malheureusement, et je m’inclus totalement dans ce constat, face à des initiatives novatrices, qui nous bousculent dans nos idées préconçues – à l’instar de l’Ecole dynamique – il est rassurant de pouvoir se « raccrocher » à des diplômes (vilain moi, vilain tropisme français). Quoi qu’il en soit, la crédibilité de la démarche découle naturellement du cheminement qui a conduit à la fondation de l’Ecole dynamique. Je vous renvoie ici au livre de Ramin, qui décrit avec précision l’évolution de sa pensée vers l’école de la liberté, ainsi qu’aux différentes expériences qui l’ont jalonnée. 

Des perspectives pour l’éducation publique

L’une de ces expériences est celle de professeur dans des établissements scolaires (que l’on nommera ici « classiques » par facilité), en France et à l’étranger. Le constat que fait Ramin ne vous surprendra pas, car nous l’avons tous expérimenté un jour dans notre scolarité. Une situation d’apathie générale. Une passivité complète des élèves. Mes récentes réflexions sur l’orientation me renvoient immanquablement sur la manière dont nous vivons notre scolarité. D’ailleurs, je m’apprêtais à écrire « la manière dont nous recevons les enseignements ». C’est révélateur. Une transmission du haut vers le bas. L’idéal d’une classe sage et à l’écoute, assise pendant plusieurs heures d’affilé, notant consciencieusement la parole de l’enseignant. Encore une fois, la question est complexe, et beaucoup de professeurs ont à coeur de rendre leurs classes vivantes et interactives. Ces initiatives sont louables, d’autant que comme on le sait les moyens ne sont pas toujours à la hauteur des volontés. Mais j’en reviens à cette image, marquante il me semble, d’une classe atonique : est-ce vraiment une fatalité ? 

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De cette question a découlé une petite révolution interne. Finalement, un emploi du temps imposé fait-il vraiment sens ? Le programme scolaire est-il le sacro-saint référent auquel les professeurs doivent s’accrocher coûte que coûte (et bien souvent, c’est la course pour le boucler en fin d’année), dans le souci absolu de transmettre tous les savoirs qu’il contient ? Enfin, les classes d’âge servent-elles vraiment le besoin de développement et les apprentissages de l’enfant ? Le défi de la massification scolaire est réel. Cruellement réel. Doit-on pour autant s’interdire toute réflexion sur ce que nous réalisons actuellement en matière d’éducation publique ? Je ne le pense pas. De la diversité des initiatives et des réflexions ne peut que découler une dynamique positive. 

Ne rien proposer, ne rien imposer, pour ouvrir les horizons

L’Ecole dynamique apporte une réponse qui va au-delà de ce que proposent même certaines écoles démocratiques. C’est-à-dire, rien, du tout. Nada. Niente. Je m’explique : ni programme scolaire bien sûr, ni même emploi du temps optionnel. Les jeunes membres de l’Ecole sont les seuls maîtres de l’organisation de leur journée. Une nouvelle fois, vous êtes souverain de votre opinion. Retenons ici l’idée, qui me semble plus qu’intéressante, de confronter la jeune personne en devenir à… elle-même. Pas d’autre issue ! Cela a bien naturellement un impact décisif sur la manière dont le jeune se développe, apprend et s’oriente, les trois étant intimement liés.   

Eduquer au choix et à la décision

L’orientation repose en partie sur la nécessité de faire des choix. Mais, et beaucoup s’y retrouveront certainement, faire des choix n’est jamais chose aisée. Soupeser quelle est la meilleure des options A ou B, ou même prendre l’initiative de décider, c’est-à-dire d’imaginer une solution C quand un choix binaire ne semble pas satisfaisant, est un exercice qui peut donner le vertige. Alors bien sûr, nous choisissons tous au quotidien, à notre échelle. Prendre un café ou un thé ? La majorité des gens répondront du tac au tac. Choisir entre le vêtement A ou le vêtement B ? Les choses peuvent déjà se corser quelque peu pour certaines personnes. Mettre un CAP, une fac ou un IUT en premier choix sur Parcours Sup ? Niveau Ninja de décision, surtout quand les pressions (toujours bienveillantes 😉 ) se combinent : celle des professeurs, celle des parents, celle de l’algorithme mystérieux, celle du marché du travail 🥵.

Comment ne pas comprendre que l’orientation fiche les jetons, tout bonnement ? Mais si l’on rembobine un petit peu l’affaire, et sans qu’il soit question d’une aide miraculeuse à la prise de décision, rendre de l’autonomie et de la responsabilité aux jeunes semble être une idée plutôt saine pour les rendre… plus autonomes et responsables, justement. Or, choisir s’apprend. Réduire ce choix à des moments charnières (3ème, 2nde, Terminale) les rend angoissants. Et cela ne sert pas franchement l’adulte en construction, qui sera par la suite confronté à la douloureuse nécessité de renoncement et donc de choix tout au long de sa vie. 

Le temps de la connaissance de soi.

Une nouvelle fois, la réponse apportée par l’Ecole dynamique est sans appel. Le jeune n’est pas soumis au diagnostic des compétences et à la sentence du marché de l’emploi. Car on lui donne une possibilité unique qui est celle de la connaissance de soi. De prendre le temps de se connaître, de sonder ses goûts, de déterminer ses appétences. Ce temps si précieux me semble pourtant bien inconsidéré dans les systèmes classiques encore aujourd’hui.

Dans l’école co-fondée par Ramïn, les jeunes ont tout le temps d’explorer leur vaste monde intérieur, et d’appréhender le monde extérieur. Ils expérimentent la diversité des classes d’âge. Et cela constitue une expérience de développement personnel littéralement hors du commun, où les plus jeunes comme les adultes doivent s’adapter en permanence. J’en retiens que les jeunes sont tout de suite placés dans un environnement qui les prépare effectivement à la vie d’adulte. Qu’il existe une véritable continuité entre l’Ecole dynamique et la vie de quand-je-serai-grand-un jour-après-le-bac. Cette exigence me semble importante, là où le système classique, et je parle ici de ma propre expérience, m’a parue confinée. Bien entendu, tout cela ne se passe pas sans difficultés et la barrière des diplômes existe. Et là encore je vois renvoie au livre de Ramïn pour davantage de détails. 

Pour quelle raison réaliser sa petite enquête interne pour mieux se cerner est si important ? Parce que comme le souligne à très juste titre Ramïn, en se référant lui-même à Yuval Noah Harari, les jobs où l’ont peut continuer à se comporter comme un bon élève existent de moins en moins… et sont appelés à disparaître (oui, j’agite éhontément la peur enfouie de la révolution technologique et digitale). Donc, accordons-nous le temps de l’introspection pour savoir qui l’on est, quelle place on souhaite adopter dans ce vaste monde afin de fabriquer notre propre sens. Et accordons-le aux jeunes, au passage. 

Aussi, vous comprendrez que le mot de la fin soit de Ramïn :  « Etre l’auteur du récit de sa propre histoire et du script de sa vie est la chose la plus ambitieuse et merveilleuse qui soit. »

Pour aller plus loin, écoutez ma discussion avec Ramïn !

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